Dans le cadre de ma participation au Forum Social Mondial (FSM) 2016, j’ai eu la chance de croiser le chemin d’Antonia Rodríguez Medrano, co-fondatrice de l’association de production artisanale textile ASARBOLSEM (Asociación Artesanal Boliviana Señor  de Mayo) et ex-ministre du Développement productif et de l’économie plurielle de la Bolivie. Avec l’appui du Centre d’étude et de coopération internationale, le CECI, elle est en effet venue à la rencontre de ces milliers de personnes, groupes et organisations qui partagent des valeurs de solidarité et une vision alternative du monde, une vision plus juste et plus respectueuse de l’environnement. Elle nous gratifiera entre autres cette semaine de son expérience de plus de vingt ans dans le domaine du commerce équitable. De fait, ASARBOLSEM incarne l’ensemble des principes économiques, sociaux et environnementaux, de transparence et de responsabilité qui sous-tendent le commerce équitable. Or, au-delà du modèle économique accompli, cette authentique pionnière a permis à plusieurs femmes paysannes de faire entendre leur voix. C’est précisément cette histoire que je veux vous raconter.

Antonia Rodríguez Medrano, une leader empreinte d’authenticité et d’humilité

Antonia Rodríguez Medrano se définit elle-même comme une « femme paysanne maintenant visible »,  une femme qui a réussi à se faire entendre.

Lorsqu’elle se présente, elle raconte d’où elle vient, ses origines Quechuas et son enfance dans la région rurale de Potosí, en Bolivie. Lorsqu’elle parle de son association artisanale ASARBOLSEM, elle fait d’emblée l’éloge des groupes de femmes qui la composent et omet totalement son rôle capital de fondatrice. Elle discute de culture, de politique, de son pays, en semant ici et là anecdotes et rires. Mais pas une seule fois Antonia ne mentionnera la reconnaissance internationale qu’elle reçut pour son travail au sein du mouvement pour un commerce équitable, la lutte pour l’égalité des genres et l’autonomisation des femmes. Elle ne signalera pas non plus qu’ASARBOLSEM a été érigée en modèle d’ « entreprise sociale » en Amérique latine par le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) ou encore qu’elle ait été élue Ministre du Développement productif et de l’économie plurielle de la Bolivie en 2010.

Rien de tout cela. Bien qu’elle ait été hautement honorée à maintes reprises, Antonia exhale l’humilité et l’authenticité d’une paysanne bolivienne quechua, toujours près de son peuple et sensible aux problèmes socio-économiques que celui-ci éprouve. Elle s‘enorgueillit toutefois avec fierté d’un de ses faits d’arme. Il s’agit du levier d’émancipation que représente ASARBOLSEM pour les femmes qui en font partie.

ASARBOLSEM, « l’histoire de femmes paysannes maintenant visibles »

ASARBOLSEM évoque avant tout l’inspirante histoire de 18 paysannes qui ayant pour seule ressource la dextérité de leurs dix doigts et leur créativité, réussirent à constituer une association de centaines d’artisanes et artisans économiquement viable et écologiquement soutenable. Affectées par la pauvreté qui sévissait à cette époque en Bolivie, ces femmes, en majorité monoparentales ou veuves, ont émigré dans la ville d’El Alto, dans le département de La Paz, afin de soutenir leur famille. La fondation d’ASARBOLSEM a donc été avant tout un moyen de survie. Antonia souligne également qu’il y avait une quête d’affirmation et de reconnaissance de leurs capacités et de leurs droits en tant que femmes rurales d’origine quechua.

ASARBOLSEM fut fondée le 8 juillet 1989, et débuta aussitôt sa consolidation en tant qu’Association de groupes de productrices et producteurs artisanales/aux. Antonia relate les obstacles rapidement rencontrés comme « femmes » : discriminations vécues auprès du gouvernement vis-à-vis la facilitation des exportations de leurs produits ou, au niveau interne, la sempiternelle crainte de plusieurs de s’impliquer sans la permission de leur mari. Ainsi, en plus de l’effort économique, un grand travail est effectué pour renforcer l’estime de soi de ces femmes artisanes.

La quête de cette confiance en soi s’avéra une tâche de longue haleine et les succès glanés sont dus en grande partie au travail d’ASARBOLSEM. Sur le plan économique d’une part, ayant acquis l’accès à différents marchés d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie, et s’étant intégrée à la World Fair Trade Organization, WFTO (Organisation mondiale du commerce équitable), ASARBOLSEM et ses groupes associés (composés à 85% de femmes) bénéficient aujourd’hui de  commandes régulières, de prix garantis et de manière générale, d’un plus grand pouvoir économique. D’autre part, les reconnaissances reçues et la nomination d’Antonia comme Ministre du Développement productif et de l’économie plurielle de la Bolivie en 2010 a su marquer l’imaginaire collectif et renverser certaines dynamiques de pouvoir.

Finalement, la solidarité émanant de l’Organisation a certainement aussi contribué à établir une confiance en soi renforcée et partagée collectivement. On pense avant tout à la solidarité entre les femmes artisanes associées. Antonia dit d’ailleurs avec respect : « Je ne sais dire femmes vulnérables, je préfère dire femmes de moindre ressources économiques ». La solidarité envers d’autres groupes a aussi été remarquée. Les handicapés, les enfants de la rue, les femmes sortant de prison et bien d’autres franges marginalisées de la société ont eux aussi bénéficié de l’apport d’ASARBOLSEM. Et finalement, une solidarité s’est développée au niveau de  la valorisation des valeurs culturelles, et de l’identité de ces femmes.

C’est cette inspirante histoire d’une paysanne d’origine quechua, humble, empreinte d’humanisme et femme indéniablement leader, que je voulais partager avec vous.

Le CECI est extrêmement fier de pouvoir appuyer son travail, et je vous invite à venir à sa rencontre à la Maison du développement durable ce jeudi 11 août à midi dans le cadre d’une activité haute en couleur mettant en vedette les liens de solidarité internationale entre le Québec et la Bolivie.