Le mardi qui suivit notre arrivée à l’Alto (le quartier le plus haut et le plus défavorisé de La Paz), Claudia, ma mère d’accueil, m’avisa qu’il y aurait une journée fériée pendant la semaine pour le Corpus Chritis, la Fête du Saint-Sacrement. À cette occasion, la ville serait toute entière en congé. J’avais donc prévu, pour cette journée de repos inattendue, de faire ma toute première lessive à la main. Claudia m’avait également avisée qu’elle ferait du tissage et je comptais bien l’observer attentivement dans son travail artisanal. Le mercredi soir, j’allais au lit dans l’esprit de passer une journée bien tranquille à m’adapter doucement à ma nouvelle maison.

Le lendemain matin vers 5h30, on tapa à ma porte en criant mon nom. Un peu en panique, je me levais en pensant au pire. C’était Claudia qui venait me réveiller, pleine d’enthousiasme, pour m’inviter à la campagne avec son frère afin d’assister au tournoi de soccer d’un cousin. Sans trop avoir bien compris ce qu’elle me disait, j’acceptais l’invitation. Rapidement, toute la maison se prépara et, à peine trente minutes plus tard, nous courrions tous dans la rue pour rejoindre le frère et d’autres membres de la famille dans une camionnette. Les mêmes véhicules qui servent de transport en commun partout en ville (mini-bus).

En route pour notre destination, nous avons pu profiter pendant presqu’une heure d’une vue magnifique sur le lever du soleil mélangeant ambré et olive dans les plaines environnantes. Après un court arrêt pour acheter du pain de Laja, une sorte de galette blanchâtre et aplatie qui allait nous servir de petit-déjeuner, nous arrivâmes enfin dans le village de Collo Collo, situé à environ trente minutes de la frontière péruvienne. Notre mini-bus et celui des tous les autres spectateurs et joueurs se stationnèrent le long du terrain de soccer. Le décor était magnifique. Des étendus de tons ocres, des vaches qui broutent à l’aurore et des collines légèrement garnies d’arbustes. Le grand terrain aux allures rustiques était divisé en deux, et entouré au loin, de quelques maisonnettes et d’une modeste école primaire.

Terrain soccer

(Crédit photo: Pedro Cybis)

 

À l’arrivée des joueurs, les autorités culturelles du village, vêtues de leur habit traditionnel Aymara, mariant une grande gamme de couleurs, ont commencé la cérémonie d’avant match. Bénédiction des maillots par diverses prières et quelques offrandes d’alcool fort à la Pachamama, la terre-mère. Le long tournoi qui devait commencer à 7h a finalement lancé son premier ballon à 8h.

Pendant la cérémonie et les premières rondes, les femmes et les enfants restèrent dans la camionnette à boire patiemment du maté de coca. Par ces temps-ci de l’année, il peut faire assez froid le matin. Mais dès que le puissant soleil matinal se fit finalement sentir, les Cholitas sortirent à l’extérieur et s’assirent, bien recouvertes de leur grande jupe traditionnelle à plis et à fronces (la pollera), sur des roches afin de regarder le match. Elles troquèrent sans se faire attendre leur petit chapeau de feutre pour des sombreros, un chapeau de paille orné de fleurs qui protège de l’éclatant soleil des montagnes.

(Crédit photo: Pedro Cybis)

Sur les coups de 10h, c’était déjà le temps de l’aptapi, un repas partagé entre tous les membres et supporteurs de l’équipe. Une des Cholitas sortit son aguayo, ce splendide rectangle de tissu aux motifs colorés qui sert à la fois de sac à dos et de porte-bébé, et l’étendit entre deux voitures avec, déposé dessus, une variété de pommes de terre et quelques bouts de bananes coupées. Une autre y ajouta une petite marmite contenant un mélange de tripes et de foie en sauce. Tout le monde se jeta rapidement sur l’apitapi.

Il faut dire que la pomme de terre est un aliment essentiel en Bolivie et occupe une place notable dans la nourriture quotidienne. Les Aymaras ont même développé de multiples façons de les cuisiner: bouillies, déshydratées, congelées, etc. Pour cette occasion, nous avons eu la chance d’en déguster trois sortes différentes : la traditionnelle cuite à l’eau, la chuños (une pomme de terre déshydratée) et, finalement, une dernière qu’il faut peler avant de la manger afin de mieux apprécier sa saveur légèrement sucrée.

Sur les coups de midi, les joueurs ont de nouveau rejoint les mini-bus et les femmes ont sorti le second festin. Diverses pommes de terre et bananes cuites au four, une salade, de belles pièces de mouton et un gros plat de llajhua, cette fameuse sauce à la tomate et aux piments que tous les boliviens adorent.

Après avoir attendu la demi-journée, je me dirigeais vers les toilettes qui se cachaient maladroitement derrière la petite école primaire. Je ne suis généralement pas difficile, mais je peux témoigner que celles-ci étaient des plus rustiques. Et alors que je tergiversais sur l’état des lieux, je réalisais rapidement que la plupart des gens utilisaient naturellement le magnifique grand champ derrière le terrain, où le matin les vaches broutaient paisiblement. C’est aussi à ce moment que j’ai compris que l’épatante pollera que les Cholitas vêtissent tous les jours était plus qu’une jolie jupe introduite par les espagnols afin d’offrir des spectacles de danses traditionnels époustouflants. En fait, elle est absolument fonctionnelle et adaptée au mode de vie de ces femmes autochtones. Le matin, elle réchauffe les jambes par toutes ses superpositions d’épais jupons brodés. Plus tard, elle permet de s’assoir à peu près n’importe où et n’importe comment en restant couvertes sous les couches de tissus. Elle permet aussi aux femmes d’aller faire le plus naturel des besoins en toute intimité au beau milieu d’un champ entouré d’une centaine de personnes.

Plus tard, pendant l’après-midi ensoleillé, les prix pour les trois équipes gagnantes du tournoi de soccer furent présentés. Quelques moutons pour la troisième place, un joli petit lama blanc pour la deuxième place et pour les grands gagnants, un splendide gros lama noir et blanc. Bien sûr, tous ces prix ont comme finalité d’être mangés!

Une partie des prix du tournoi de soccer

Vers 16h, la tension monta encore d’un cran auprès des spectateurs, lorsque les coups de sifflet signalèrent successivement le début de la finale et de la petite finale. Il ne restait alors plus que quatre équipes dont celle du cousin de notre famille d’accueil qui disputait la troisième et la quatrième place. Après quelques confrontations et beaucoup d’encouragements, les joueurs que nous supportions se hissèrent finalement au troisième rang et empochèrent par la même occasion de magnifiques moutons grisâtres! L'un des match de soccer de la journéeQuelques heures auparavant, à la fin de la dernière partie, j’avais un léger espoir de rentrer rapidement puisque la journée avait été agréable, mais un peu longue. Ce que je ne savais pas encore, et que j’appris rapidement, c’est que les équipes gagnantes avaient également droit à des caisses de bières. De jolies boîtes rouges en plastique avec des grandes bouteilles de 500ml. La tradition veut alors que tout le monde boive ensemble les breuvages conquis plus tôt. Mais attention, pas comme nous pouvons le faire au Canada, avec chacun son verre, mais dans deux verres dans lesquels chacun doit boire à son tour. Avec l’envie imminente partagée par tous de se désaltérer, les verres passèrent rapidement d’une personne à l’autre. Et après une heure trente de célébration, nous entamâmes le retour vers la maison. Un retour évidemment bien animé par des joueurs et des supporters enthousiasmés par une journée de victoire, de puissant soleil et de nombreux verres de bières bien mérités. Une journée mémorable dans un coin des Andes. Une journée unique à Collo-Collo.