Sur un échiquier mondial en perpétuelle évolution, la notion de commerce équitable est en constante adaptation. D’une perspective établissant un rapport de charité du Nord vers le Sud, celui-ci est maintenant construit selon un partenariat entre les acteurs des quatre coins de la planète, et ce dans l’objectif de promouvoir un système commercial mondial plus juste, garantissant les droits des communautés productrices.

Alors que de nouveaux défis émergent, le Forum Social Mondial (FSM) tenu à Montréal du 9 au 14 août 2016 s’est avéré un remarquable espace d’échanges pour repenser ensemble l’avenir du mouvement et définir de nouveaux objectifs. Dans le cadre de ma participation avec le Centre d’étude et de coopération internationale (CECI)/Programme Uniterra (géré conjointement avec l’Entraide universitaire mondiale du Canada) j’ai eu l’opportunité de me joindre aux débats. Ce bref essai relate mes réflexions quant aux tendances actuelles d’un mouvement à la fois essentiel et menacé.

Constat : le commerce équitable vit une période d’instabilité

« Le commerce équitable est en crise » ont répété plusieurs intervenants lors des différents ateliers portant sur la question.

La prolifération des certifications, avec toujours des critères différenciés, a entraîné la confusion, voire la méfiance des consommateurs/trices, et a été déplorée par certains. Face à la multiplication des acteurs, d’autres ont souligné l’émergence de contradictions et de désaccords au sein même du mouvement du commerce équitable. L’intrusion des multinationales dans le domaine aurait aussi permis l’utilisation sans vergogne du terme « commerce équitable » comme instrument marketing pour de grandes entreprises, faisant totalement fi de sa raison d’être initiale soit un outil de développement pour les petits producteurs/trices.

En outre, force est de constater que le système commercial mondial reste profondément inéquitable. Alors qu’ils représentent près de la moitié de la population mondiale et qu’ils constituent le pilier de nos systèmes d’alimentation, les paysans et travailleurs ruraux sont paradoxalement et disproportionnément touchés par la faim et la malnutrition – à un taux de près de 80% à l’échelle internationale. En parallèle, malgré les efforts et les avancées accomplis, la dynamique inégalitaire Nord-Sud perdure. La majorité des transformateurs, distributeurs et consommateurs occupent encore la partie septentrionale du globe, tandis que les producteurs se retrouvent immanquablement au sud de l’Équateur. Pire encore, le travail des enfants, l’usage de pesticides hautement toxiques, la destruction de la biodiversité des écosystèmes et l’emploi de différentes formes d’esclavage, demeurent des questions d’actualité hautement alarmantes. Qui plus est, de grands accords internationaux tels que le Partenariat-Trans-Pacifique ou le Traité Trans-Atlantique, menacent de saboter une importante partie du travail accompli.

 

Prendre le pouls : tendances identifiées, bien que non consensuelles

Sur la base de ce constat, loin de baisser les bras, les acteurs présents au FSM 2016 ont su engendrer une franche réflexion sur les problématiques qui affectent et divisent présentement le mouvement du commerce équitable. En effet, bien que les débats restent en cours faute de consensus, certaines tendances ont pu être identifiées.

Tout d’abord, au cœur des échanges figura l’impératif de revenir aux fondamentaux du commerce équitable, lesquels sont axés sur les producteurs/trices et travailleurs/euses marginalisés, sur leurs revenus, leurs relations commerciales et leurs conditions de travail et de vie. Il s’agit d’une décisive remise en question qui va bien au-delà des visions purement commerciales, de « marketing » ou même d’« éthique » – cette dernière se limitant à éviter les impacts négatifs sur les sociétés ou l’environnement –, pour rompre le carcan d’un système économique profondément injuste. L’objectif de permettre un développement autonome et durable au sein des communautés productrices doit en ce sens être vivement réaffirmé. La capacité de ces collectivités à se regrouper, à s’organiser, à s’informer, à obtenir l’accès et le contrôle de leurs moyens de production, et à transformer leurs matières premières afin d’en recueillir la valeur ajoutée, sont autant d’éléments essentiels à une telle philosophie.

Dans cette perspective, l’importance de reconnaître l’obtention d’une certification « équitable » comme moyen (un seul parmi plusieurs d’ailleurs) et non comme fin a aussi été soulignée. En effet, nul n’a remis en question le fait que certains critères de labellisation, comme les coûts afférents, sont trop souvent inadaptés aux réalités locales, et notamment aux conditions de l’émergence d’un commerce équitable Sud-Sud. D’où la logique d’aller au-delà de la transaction pour un prix juste, et de concevoir la certification comme un instrument (parmi d’autres) pour favoriser les relations directes, fortes et à plus long terme, permettant aux communautés de planifier leur développement.

La consolidation du Símbolo de Pequeños Productors (SPP) est une expérience particulièrement inspirante à cet effet. Lancé en 2006 à l’initiative de la fédération des producteurs latino-américains du commerce équitable (CLAC) plutôt que par des acteurs du Nord, le SPP est le premier système de garantie du commerce équitable à l’échelle internationale qui appartient aux producteurs organisés. Il évoque manifestement la nécessité de s’extirper du cadre actuel du commerce équitable tel que défini par le Nord, et d’élargir nos efforts aux autres mouvements qui en respectent les préceptes fondamentaux et l’essence même de sa raison d’être. L’économie sociale et solidaire, l’économie juste ou l’économie circulaire, en sont des exemples probants. Dans le même ordre d’idées, les luttes pour les droits des femmes, des paysans sans-terre, des populations autochtones, ou pour la protection de l’environnement, sont des démarches tout aussi pertinentes. D’où l’attention portée sur le besoin d’établir des principes communs entre les différentes revendications et d’identifier des méthodologies pour travailler ensemble.

 

Du concret : Deux pistes de solutions

Émanant de ce foisonnement d’idées, de réalisations et de revendications, deux pistes de solutions ont été établies lors de l’Assemblée de convergence qui eut lieu le vendredi 12 août.

La première vise à remodeler une Charte du commerce équitable davantage inclusive et adaptée aux défis du moment. Adoptée en 2009, la présente Charte fut en effet impulsée uniquement par deux principaux acteurs: la World Fair Trade Organisation (WFTO) et Fair Trade International (FTI). Or, face à la prolifération des initiatives, des acteurs et des défis, la pertinence de reconsidérer la Charte collectivement s’est révélée lors de la Conférence biannuelle du WFTO tenue en 2015 à Milan. Un important processus de consultation est maintenant lancé et les acteurs présents au FSM ont été invités non seulement à en débattre sur place, mais à y participer dans les mois subséquents. Parmi les recommandations issues des discussions, celle de ne pas tomber dans le piège d’une récurrente centralisation des décisions au Nord, combinée à un simple endossement de celles-ci par « le reste » s’est distinguée. Il sera effectivement primordial de s’assurer que les producteurs et productrices soient non seulement omniprésents à la dite consultation, mais qu’il soit également possible de leur donner les moyens d’y contribuer concrètement. De fait, si la Charte n’est pas le résultat d’un réel accord et d’une authentique validation à caractère internationale, elle sera de facto inappropriée pour le mouvement.

Dans la même lignée, la seconde piste de solutions consiste en la tenue d’un Forum sur le commerce équitable et/ou l’économie juste et/ou solidaire (pour mentionner les titres proposés) à l’horizon 2018, permettant de traiter des problématiques soulevées. Différents acteurs ont déjà fait part de leur intérêt à s’impliquer dans l’organisation, tels que SPP, Artisans du monde et Faces do Brasil. L’importance d’éluder le piège des inégales relations Nord-Sud et de rallier un maximum d’acteurs partageant les valeurs intrinsèques au mouvement, sera au cœur de cet évènement.

 

S’unir dans la diversité pour une cause qui nous dépasse : réformer le système

L’histoire du commerce international en est une d’exploitation et d’humiliation. Le commerce équitable figure parmi les mouvements qui ont su la dénoncer. Bien qu’imparfait, il s’est construit en alternative concrète pour les consommateurs/trices; il a appuyé le renforcement d’une agriculture paysanne organisée et mobilisée; il a finalement réussi à créer un mouvement, unissant des acteurs du Nord comme du Sud. Toutefois, le commerce équitable s’insère dans un contexte global non seulement en perpétuel changement, mais aussi marqué par des relations de pouvoir éminemment complexes.

L’adoption d’une vision systémique est donc primordiale alors que l’accaparement des terres, la volatilité des prix, les pressions croissantes sur les ressources, les changements climatiques, le manque de soutien adéquat à l’agriculture paysanne ou le dumping sur les marchés locaux, ne sont que quelques exemples des multiples problématiques qui continuent de marginaliser les populations rurales. Permettez-moi de rappeler qu’en 2016 soixante-deux personnes possèdent autant que la moitié de la population mondiale.

Une prise de conscience planétaire est donc urgente. La tenue des FSM s’inscrit justement dans cette perspective d’opposition à la diffusion à outrance d’une « pensée unique » basée sur une logique du profit. De fait, le FSM dénonce la manipulation des mentalités des citoyens et citoyennes vers un consumérisme disproportionné, comme celle de nos gouvernements vers la devise d’une croissance économique à tout prix. En outre, par son existence même, il déconstruit la légitimation d’une telle logique, trop souvent intégrée comme « normale » dans l’imaginaire collectif. Comment? En démontrant qu’un autre modèle est non seulement nécessaire et urgent, mais qu’il est réellement possible puisque des alternatives concrètes existent déjà, et qu’elles se multiplient.

Toutefois, des changements structurels sont nécessaires, lesquels requièrent l’action des États, au sein desquels l’influence des grandes entreprises demeure plus forte que celle d’une société civile encore trop fragmentée. Ainsi, l’articulation des mouvements, sur une base horizontale et dans la reconnaissance de leur diversité et de leur autonomie, devient fondamentale. Une multitude de mouvements mènent des actions sur différents fronts, pour faire avancer leur lutte spécifique. Mais ils travaillent aussi tous à une cause qui les dépasse et qui ne sera gagnée que collectivement, soit celle de réformer le système. Le FSM et la multitude de forums régionaux et locaux qui s’en inspirent permettent précisément de reconnaître la pertinence et la prolifération des actions sur différents fronts, et d’offrir un Espace pour les articuler, et avancer ensemble. Le Forum sur le commerce équitable et/ou l’économie juste et/ou solidaire prévu à l’horizon 2018, représente en ce sens une opportunité pour le commerce équitable et les multiples mouvements qui y sont liés.