En Haïti, il est coutume de marchander la plupart des biens que nous achetons. Que ce soit les déplacements en mototaxi ou l’achat de fruits et légumes au marché, il faut sortir son talent de négociateur afin de ne pas se faire entourlouper. Avant de partir, une amie haïtienne m’a conseillé de commencer la négociation en diminuant le prix de moitié, rien de moins ! Lorsqu’on me demande 50 HTG (l’équivalent de 1 dollar canadien) pour un lot de 10 mangues, je devrais demander de payer 25 HTG.

Arrivée au pays, je me suis aventurée au marché avec ce conseil en tête. Ma première expérience a été pour le moins surprenante. Alors que j’essayais de négocier, la marchande a commencé à dire à qui voulait bien l’entendre que j’avais du culot pour une blanche de négocier comme ça. En bref, elle me faisait savoir son mécontentement de façon pour le moins directe. Je ne me suis pas laissée démonter et j’ai tout de même continuer la négociation. Au final j’ai obtenu une petite réduction. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de négocier par la suite, mais après trois mois en Haïti, il devient fatiguant de devoir faire des pieds et des mains pour obtenir les produits à un prix décent.

C’est alors que je me suis poser la question, devrais-je faire fi des manières de commercer du pays et payer le prix qu’on me demande, puisque j’en ai les moyens, ou devrais-je me conformer aux normes de la société d’accueil et négocier malgré les réactions.

D’un point de vue extérieur, le fait de négocier pour des broutilles pourrait paraître exagéré. Il m’est déjà arrivé de négocier pour un 5 HTG, soit l’équivalent de 10 cents. Pourquoi ne pas lâcher l’affaire et tout simplement donner ces 5 HTG ? Après tout, pour moi la différence représente très peu, alors que pour la marchande ou le chauffeur de taxi cela peut représenter bien plus étant donné que le pouvoir d’achat est très faible en Haïti. Pourquoi négocier à tout prix ?

D’une part, lorsqu’on vient à connaitre la véritable valeur des produits et services, il est frustrant de voir à quel point les prix peuvent être gonflés pour les étrangers. Mes amis locaux sont outragés de voir combien on peut nous charger. On m’a souvent dit : « Attend moi je vais aller arranger quelque chose pour toi, sinon tu vas payer un prix de blanc ». Ils perçoivent qu’il est injuste d’abuser de l’ignorance des étrangers, et essayent donc de nous venir en aide.

Je crois que cette attitude envers les étrangers vient de la relation que les pays développés ont toujours entretenue avec les pays en développement, celui de donneur-receveur, où les pays occidentaux sont les pourvoyeurs des pays en développement. De cette relation découle la perception qu’ont les haïtiens des blancs, des gens riches, présents au pays temporairement et qui quitteront en abandonnant tout derrière eux. De ce fait, je crois qu’il est normal qu’en nous voyant, les gens dans la rue s’attendent à recevoir quelque chose de nous. Ils font ce qu’ils peuvent pour en profiter avant que nous quittions le pays. Lorsque nous ne négocions pas, nous acceptons de payer plus, et inconsciemment, nous continuons de promulguer ce concept qui veut que les blancs sont là pour distribuer de l’argent aux personnes dans le besoin. Les gens vont continuer de penser que la seule façon qu’ils ont de s’en sortir, c’est avec cette aide venant de l’extérieur, alors que la solution doit venir de l’intérieur.

Briser cette conception de receveur-donneur. C’est peut-être pour ça que nous négocions.