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Aminata est âgée de 45 ans. Elle est analphabète, mariée et mère de deux filles. Elle travaille, sans rémunération, à la radio depuis 10 ans en y consacrant chaque semaine une heure et demie d’animation sur des sujets de société et à partir de sa propre expérience. Ses deux filles ont été offertes en mariage à l’âge de dix ans. Elles ont donc quitté l’école et ont eu leurs premières grossesses à treize ans. Trop petite encore pour supporter l’accouchement, une d’entre elles est parti d’urgence au centre de santé le plus proche, à 75 km de piste, en carriole. L’histoire s’est terminée par une césarienne, le bébé n’a pas survécu et une hémorragie empêchera la fillette d’avoir d’autres enfants.
C’est un des problèmes que soulève Aminata dans ses émissions.

Chef des programmes, Hamidou raconte :

« Après la tournée de tous les villages du secteur de diffusion pour présenter notre radio, nous avons eu des ailes. Depuis ce temps, les populations se sont approprié la radio grâce à la participation d’un correspondant dans chaque village, c’est-à-dire jusqu’en Mauritanie, en Gambie et au Mali. Notre radio est interculturelle, notre programmation touche des sujets importants liés à la diaspora sénégalaise et au flux des migrations, clandestines ou non. Nous évitons des conflits raciaux tout en faisant la promotion de nos cultures ce qui a donné naissance au Festival Ondes d’intégration qui en était à sa 8ième édition en 2016 (…). »

Ils sont quelques six ou sept ou parfois jusqu’à 35 et 40 personnes qui œuvrent au sein d’une radio. Ce sont majoritairement des hommes, journalistes, animateurs, techniciens et correspondants, pour la plupart sans formation. Nombreux sont illettrés et pour la presque totalité, ils sont bénévoles avec de rares «motivations»(contribution financière offerte aux bénévoles).

C’est donc pour des fins d’engagement envers leurs communautés que ces femmes et hommes font de leur mieux pour sensibiliser, informer et stimuler la participation citoyenne auprès de leurs auditeurs.
Les femmes occupent une place importante au sein des radios. Elles couvrent des sujets liés à la santé, à l’autonomie des femmes et à la famille. Elles parlent de sujets sensibles, voire tabous, les obligeant à négocier avec les religieux et les figures d’autorité locale. Ainsi, le mariage forcé, les grossesses précoces et les pratiques culturelles ou religieuses néfastes pour la santé comme l’excision, sont abordés dans le cadre d’émissions interactives permettant aux auditrices et auditeurs de réagir.

Les voix du développement dans les communautés

Au Sénégal, comme dans plusieurs pays d’Afrique, ces radios jouent un rôle de premier ordre dans les communautés, isolées et vulnérables. Même si nous sommes à l’ère des médias sociaux, la grande majorité des familles, notamment en milieu rural, écoutent la radio et le fort pourcentage de personnes illettrées augmente l’audience.
Du fait de sa création par et pour la population locale, la radio intervient sur les réalités de son milieu (pêche, agriculture, mines etc.) et interpelle les citoyens sur les enjeux locaux qui les confrontent au quotidien. Son rôle est d’animer l’actualité culturelle, politique et religieuse tout en respectant une charte l’obligeant à la neutralité et l’indépendance.
Le réseau de ces radios porte le nom d’Union des Radios Associatives et Communautaires (URAC) du Sénégal et est composé de 96 radios membres diffusant à travers les 14 régions du pays. Ce sont des millions de personnes qui ont accès aux émissions produites.

Dans le cadre de son plan d’action récemment élaboré, l’URAC effectue une tournée de ses membres en trois étapes afin de connaître leurs réalités, besoins et opportunités de développement. J’ai la chance de participer à ces rencontres avec les responsables, collaborateurs et bénévoles directement dans leurs milieux, au cœur des villageois.

La première partie de la tournée :
du 30 avril au 8 mai 2016

Régions de Kaffrine, Tambacounda, Kédougou, Matam et une partie de Louga, 2 800 km parcourus, plus de 350 personnes rencontrées au sein de 21 radios.

Ce qui frappe d’abord, c’est la décrépitude de la presque totalité des locaux et la pauvreté en matériel adéquat.
Pourtant, la production d’émissions, leur diffusion et l’animation d’une programmation adaptée aux communautés se réalisent. Souvent sans micro mobile, sans formation et en contournant les problèmes techniques, le personnel se dédit à la cause de l’action communautaire.

Un bon nombre de ces radios sont dans des zones enclavées, difficilement accessibles en période d’hivernage (saison des pluies entre juin et septembre), parfois plus de 75 km sur piste séparent leurs communautés d’une ville plus importante où des services de base sont offerts. La radio dans ces milieux devient un outil de communication essentiel.

 

J’ai été touchée par la précarité de leurs organisations. Sans soutien, plusieurs de ces radios arrivent difficilement à accroître et exploiter leur immense potentiel de développement local. Malgré le manque de moyens financiers, de matériels et de compétences, certaines survivent et s’accrochent au lien qui les unit à leur communauté. Mais pour combien de temps encore ?

 

 

 

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Une mine d’or pour le développement local, l’exploiter sans la tarir

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