Une femme engagée, très engagée!

Mme GAYE s’est d’abord impliquée dans des associations locales à Ross-Béthio. Elle a commencé avec l’ASESCAW (Amicale socio-éducative, sportive et culturelle des agriculteurs du WALO) fondée en 1976 où elle a été animatrice puis administratrice, membre de la gouvernance.

À la PINORD (Plateforme des initiatives du nord) fondée en 2002, Mme GAYE a contribué à définir l’image de la femme leader grâce aux différentes sessions de renforcement de capacités auxquelles elle a activement participé.

Sur le plan politique, Mme GAYE, occupe la fonction de conseillère municipale. Sur le plan social, elle est impliquée de diverses façons. En 2009, elle a créé l’Union des Femmes Productrices (UFP) et elle en est la Présidente depuis sa création. Cette union représente 1021 femmes. Elle est composée de 7 Groupement d’Intérêt Économique (GIE) qui à leur tour rassemblent un total de 28 sous-groupements.

En 2007, ces femmes avaient eu la chance d’obtenir 280 ha de terres cultivables du Conseil Rural de Ross-Béthio. En 2012-2013, elle fonde l’Union des Femmes Productrices et Transformatrices (UFPD) et en assume aussi la présidence. L’UFPD chapeaute 63 groupements de femmes pour un total de 1821 femmes. La création de cette nouvelle organisation leur donne accès à une mini unité de transformation d’une capacité de 2,4 tonnes/heure. Du riz et des céréales locales y seront transformés. Bien que légalement différente, ces 2 unions se complètent par leurs actions auprès des femmes.

Enfin, depuis 2013, elle occupe le poste de vice-présidente du Réseau des Coopératives Micro-Entreprises Rurales (RECOMER).

Sur le plan économique, elle a démarré son entreprise en 2005, en créant le GIE SOPP SEDY BABACAR SY. Son exploitation agricole compte aujourd’hui 4 employés: 1 pompiste et 3 saisonniers en plus de plusieurs prestataires de services occasionnels selon les besoins de sa production de riz ou de maraîchage.

À ses débuts, elle cultivait 5 à 10 hectares de riz mais maintenant, elle exploite entre 80 à 100 hectares de terres pour 2 campagnes de riz (hivernage de juillet à novembre et de contre saison soit de février à juin) et une campagne de maraîchage afin d’avoir une production continue et diversifiée sur toute l’année.

Durant plus de 16 années, elle a participé à la création et à l’animation de groupements de femmes. Elle voulait servir d’exemple aux autres femmes, redonner, et elle a réussi puisqu’elle est connue et consultée par des femmes de toutes les régions du Sénégal.

Ces 10 dernières années, elle a contribué à l’émergence d’une nouvelle génération de femmes et d’hommes dans sa zone, des femmes leaders et des hommes qui appuient leur femme et les encouragent à créer leur entreprise, des hommes qui comprennent qu’ils peuvent partager la responsabilité financière de la famille sans se sentir diminués.

En 2005, elle a voulu aller plus loin et créer sa propre entreprise. Elle l’a fait d’abord à partir de ses propres fonds et grâce à des prêts bancaires. Durant 2 ans, elle a emprunté auprès de la CNCAS (Caisse nationale de crédit agricole du Sénégal) ce qui lui a permis de gagner son autonomie financière. Maintenant, quand elle va auprès des banques c’est pour des emprunts qui servent directement au développement de son entreprise. Elle reste toutefois prudente avec les banques car les taux d’intérêts sont généralement trop élevés sauf pour la CNCAS où le taux bonifié est de l’ordre de 6% pour une durée de 9 mois.

Elle fait transformer 50% de sa production par des rizeries industrielles ce qui assure une qualité de riz supérieure et vend directement après la récolte l’autre 50% de sa production en riz paddy (non transformé). Le grand problème, pour elle comme pour la majorité des producteurs, c’est la vente à prix juste de sa production et la commercialisation.

Les contrats signés n’existent pas ce qui fait que le producteur est toujours à la merci des acheteurs potentiels et de la fluctuation des prix selon le moment où sa production arrive sur le marché. Si le riz est rare, les prix sont bons tandis que s’il est abondant sur le marché, les prix chutent. C’est la loi des marchés qui s’applique malgré le prix officiel fixé par l’État après consultation des organisations de producteurs et des autres acteurs de la filière. Pour chaque campagne, elle doit toujours trouver des acheteurs pour sa production. Il serait très avantageux de stocker le riz pour en régulariser l’écoulement donc les prix mais les unités de stockage sont très nettement insuffisantes.

Sa réussite, elle la doit à son expérience acquise au cours des années et aux formations reçues auprès de l’ASESCAW et de la PINORD, au financement pour l’exploitation de 103 hectares via un programme d’appui d’OXFAM GB lors du démarrage de son entreprise, à son mari, mais surtout à ses qualités personnelles. Mme GAYE est courageuse, patiente et elle a la sagesse d’écouter les conseils des techniciens.

Des coups durs elle en a connus. D’abord en 2006 la perte de la production de 9 hectares, la rupture des canalisations ayant empêché l’alimentation en eau de ses champs. Puis une deuxième perte sur 6 autres hectares à cause de pluies précoces qui ont occasionné cette fois des inondations. Cette dernière perte heureusement, était assurée mais il a quand même fallu qu’elle rembourse les pertes de la production des 9 hectares.

Elle a bâti son entreprise de la seule façon possible, c’est-à- dire en réinvestissant ses bénéfices pour gagner son autonomie face au crédit.

Mme GAYE se décrit comme une «paysanne». Comme elle dit, «Je n’ai pas les goûts ni les besoins d’une femme de Dakar», «Je vis simplement, je travaille pour régler mes problèmes, je paie mes factures». Elle n’est jamais satisfaite et continue de penser développement. Pour continuer de progresser, elle s’ouvre aux nouvelles techniques. Elle s’appuie sur l’utilisation de semences certifiées de qualité, plus performantes et mieux adaptées aux conditions du sol de sa zone et sur du matériel également adapté à ces conditions. Elle s’assure de la disponibilité du financement ce qui représente toujours une difficulté et assiste à toutes les formations techniques offertes car les méthodes changent et elle sait qu’il faut s’adapter.

Comme tous les producteurs, elle pense à la vente de sa production. Pour y arriver plus facilement et obtenir un meilleur prix, elle s’assure de respecter la Charte de qualité du label RIVAL élaborée par la PINORD avec les producteurs. Le label RIVAL est synonyme de qualité au Sénégal et il est facile à reconnaître sur les sacs d’emballage fournis par la PINORD. L’environnement la préoccupe. Afin de pouvoir réduire l’utilisation de produits chimiques permettant de limiter la prolifération des mauvaises herbes dans ses champs, elle participe à une expérimentation menée par un professeur spécialiste en recherche agronomique de nationalité française.

Elle a voulu faire l’expérience de la culture bio mais malheureusement l’expérience n’a pas été positivement concluante. D’une part, les rendements étaient moindres (en contre saison, pour le riz le rendement peut atteindre 8 tonnes à l’hectare alors que pour le riz bio, par nature sans engrais chimiques, le rendement n’est que de 4 tonnes à l’hectare). Et surtout, comme les prix de vente du riz bio étaient plus élevés à cause des coûts de production, après 9 mois de mise en vente sans succès, elle a dû se résoudre à le vendre au même prix que le riz ordinaire. Dans la zone, les gens ne peuvent payer plus cher pour un riz bio et pour le vendre à Dakar un autre problème se poserait, celui de la certification. Il ne suffirait pas de dire que le riz est bio.

Une autre méthode de semence existe celle du repiquage. Cette méthode donne des rendements beaucoup plus importants que la technique «à la volée». Elle y a pensé aussi mais le repiquage demande beaucoup plus de main d’œuvre et de temps ce qui entraîne des coûts supplémentaires à la production sans compter qu’elle dépendrait de la disponibilité du matériel technique pour le repiquage.

Un gros nuage plane au-dessus des têtes des producteurs. La menace de l’Agro-business et de leurs lobbies auprès des décideurs nationaux. Il faut savoir que la grande majorité des producteurs ne sont pas propriétaires de leurs parcelles, ils n’ont que le droit de le cultiver et ce droit pourrait leur être retiré. Les effets de la mondialisation on le constate se font sentir jusque dans les champs des zones éloignées du Sénégal.

Comme femme, Mme GAYE dit ne pas avoir de problème particulier à gérer son entreprise. Un seul aspect retient son attention, celui de ne pas pouvoir surveiller elle- même ses champs la nuit. Elle doit le faire faire ce qui représente évidemment des coûts supplémentaires qu’un homme n’aurait pas.

Ses attentes sont simples. De la PINORD, elle souhaite qu’elle continue de donner des formations comme elle l’a fait antérieurement, qu’elle apporte de nouvelles idées, de l’encouragement, de l’espoir. Qu’elle continue de développer la solidarité entre les producteurs et leurs organisations. De l’État, elle souhaiterait qu’il refasse les aménagements et qu’il aide par des prêts, les producteurs à se doter d’équipements, de pompes etc. Elle ne souhaite pas que cela se fasse par des dons.

Ses projets? Continuer de produire et de transformer du riz local. Mme GAYE se décrit comme une fonceuse, elle recherche sans cesse l’autonomie. «C’est Dieu que m’a créée comme ça et j’assume». Aux jeunes qui veulent devenir entrepreneurs, elle confie ses secrets. Elle leur conseille d’être disponibles, patients, courageux, rigoureux dans la gestion des ressources humaines et matérielles (être là), de suivre des formations, s’informer, accepter les conseils, s’engager, mettre leur argent sur des choses utiles.

Mme Ndèye GAYE, une femme toute simple mais une ¨Grande Femme¨.