Après plusieurs décennies de dictatures et de guerres fratricides, l’Amérique latine a connu de nombreux changements au cours des vingt dernières années. D’abord visée dans les années 1990 par la doctrine néolibérale et ses pourfendeurs, qui lui promettaient de régler tous ses problèmes économiques et sociaux par le recours au libre marché et sa main invisible, l’Amérique latine s’est enfoncée un peu plus sous le poids de la dette. Les accords de libre échange tout comme l’OMC n’ont d’ailleurs jamais consenti à s’efforcer de réguler le commerce de manière à ce qu’il profite aux petits producteurs. Bien au contraire, l’économie globale ultra-compétitive a surtout contribué à leur marginalisation et à l’accroissement de leur pauvreté.Pour faire face à ce courant dévastateur, plusieurs pays du continent ont choisi de se tourner à gauche et de confier le pouvoir à des dirigeants sociaux-démocrates, travaillistes, socialistes ou révolutionnaires. On entend ainsi souvent parler de l’Amérique latine par le biais de ces dirigeants politiques et de leurs interventions plus ou moins à contre-courant de la pensée unique. Mais bien d’autres mouvements, apolitiques, ont également émergé dans le continent depuis la fin des années 1990, donnant d’autres couleurs à ce vent de changement; qu’ils soient d’ascendance paysanne, autochtone, communautaire, travailliste, religieuse ou d’autres natures, ces mouvements ont eux aussi contribué à faire de l’Amérique latine « le continent de l’espoir », sorte de laboratoire pour toutes sortes de théories et de pratiques progressistes, mises en branle dans le but de mieux répondre aux besoins des être humains et de leur environnement.

Le commerce équitable est au nombre de ces mouvements qui tendent chaque jour à améliorer la vie des petits producteurs et des artisans du continent. Avec un accès aux marchés du Nord, des commandes régulières, des prix garantis, il est évident que de nombreux producteurs souhaitent s’insérer dans cette niche commerciale. Cependant l’accès au commerce équitable peut s’avérer un long chemin de croix, pour les plus petits d’entre eux; du fait même de sa dimension internationale, il n’est en effet pas à la portée du premier venu et exige certaines connaissances de base, souvent manquantes. Notons ici au passage que la grande majorité des petits producteurs n’en connaît tout simplement pas l’existence. Ceci dit, le commerce équitable, dont les bénéfices et la portée pour les populations du Sud ne sont plus à démontrer, est un mouvement qui grandit chaque jour un peu plus et affiche un avenir prometteur pour l’Amérique latine.Dans la même veine que celui-ci, le mouvement du « commerce alternatif » ou « commerce solidaire » gagne de plus en plus de terrain sur le continent. Associé directement à l’économie solidaire, on le retrouve également sous la dénomination de « commercialisation communautaire ». En constante construction, le commerce alternatif se distingue premièrement par sa dimension avant tout locale, communautaire, parfois nationale, tout au plus régionale. L’autre grande caractéristique du commerce alternatif est, comme pour le commerce équitable, de viser à éliminer tout intermédiaire (tels que les « coyotes ») et de privilégier une relation directe du producteur au consommateur. Avec la particularité, du fait de sa dimension locale, de donner lieu à des relations de « producteur à producteur » ou de « paysan à paysan ». Pour la petite histoire, les premières expériences en la matière ont été impulsées par des familles guatémaltèques réfugiées au Mexique, au Nicaragua et au Honduras, à travers le mouvement « Campesino a campesino » (paysan à paysan).

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Aujourd’hui, une quinzaine de pays de l’Amérique latine possèdent leur propre réseau national de commercialisation communautaire et d’économie solidaire, eux-mêmes regroupés sous le leadership du Réseau Latino-américain de commercialisation communautaire (RELACC), dont le siège se situe à Quito en Équateur. Ces réseaux sont nés pour la plupart dans le courant des années 1990 et ont été reconnus juridiquement et légalement par leurs États respectifs autour de l’année 2002. Au niveau centro-américain, le réseau CAUSA-RELACC (Centramérique unie et solidaire – RELACC) regroupe cinq pays – Guatemala, El Salvador, Honduras, Nicaragua et Panama – et il a vu le jour en 2004, année durant laquelle a été adopté formellement le concept d’ »Économie solidaire » dans le sous-continent. C’est dire combien le mouvement est déjà bien constitué et fortement organisé. Il compte cependant essentiellement sur le bénévolat de ses membres pour ses différents besoins sur le plan organisationnel, manquant de ressources financières, ressources qui pourraient aussi lui permettre de croître plus rapidement et d’augmenter le nombre de projets et de bénéficiaires. En attendant, les différents réseaux s’organisent au niveau national et se regroupent occasionnellement aux niveaux régional et continental, afin d’échanger des pratiques et d’apprendre les uns des autres afin de se renforcer mutuellement.Pour ma part, j’ai eu la chance de participer à un séminaire d’une semaine sur le commerce alternatif, au Nicaragua, réunissant des organisations du Guatemala, du Salvador et du Nicaragua. Cet événement fut l’occasion pour plusieurs organisations paysannes de présenter leurs initiatives de commerce alternatif, puis d’échanger sur leurs pratiques et même de se communiquer les prix en vigueur dans chacun des trois pays, afin d’envisager d’éventuelles collaborations au niveau régional. Au-delà de ces échanges très enrichissants, le programme prévoyait de visiter trois des organisations nicaraguayennes participantes et de découvrir les points de vente qu’elles ont mis en place dans le cadre du commerce alternatif.

Ainsi, une première coopérative de producteurs, du nom d’UCANOR et affiliée à la Fédération nationale des coopératives agricoles (FENACOOP), présenta son magasin solidaire, installé dans une zone rurale défavorisée, où les petits producteurs viennent à la fois vendre leurs produits et en acheter d’autres (parfois à crédit, la coopérative leur accordant ce bénéfice). D’une part, cette structure dont ils sont membres les rémunère mieux pour leur production que les intermédiaires locaux, d’autre part elle leur permet d’acheter des biens (dont produits non agricoles) à un prix plus avantageux que les magasins courants, l’un de ses objectifs étant de permettre à la population de ce quartier défavorisé de bénéficier de tous types de produits et à moindre coût. On l’aura compris, le producteur et le consommateur peuvent très bien être la même personne, la coopérative créant pour ainsi dire le lien de solidarité entre ses membres (petits producteurs) et entre les habitants du quartier (petits producteurs et autres).

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Les deux autres endroits visités étaient des « marchés paysans » ou « Mercampos » de deux communes différentes, tous deux reliés à l’Association des Travailleurs des Champs (ATC), une association nicaraguayenne regroupant près de 50 000 membres (dont 17 000 petits producteurs) et 276 coopératives agricoles. Dans ces deux cas, les producteurs agricoles affiliés déposent leur production dans un local, devant lequel est installé un stand de vente similaire à ceux qu’on retrouve sur les marchés traditionnels, et proposent ainsi leurs produits frais aux habitants. Là aussi, les producteurs tirent un meilleur revenu de leur production, du fait de l’absence d’intermédiaire, et les produits sont vendus aux habitants à un prix légèrement moins élevé qu’au marché communal. Le « Mercampo » se définit comme un système alternatif de relations commerciales justes et équitables entre producteurs et consommateurs.Non moins intéressant est l’exemple fourni par l’organisation guatémaltèque CONIC, Coordination nationale autochtone et paysanne, existant depuis 1962 et dont la mission est de rassembler solidairement les paysans des communautés mayas dans le respect de la cosmovision, en harmonie avec les autres et avec la mère nature. Depuis un an, l’organisation s’est dotée d’un petit camion afin de faciliter le transport de la production agricole de membres issus de deux départements du Guatemala. Pour le moment, ce sont les paysans du Département de Solola, producteurs de légumes, et les paysans du Suchitepéquez, proches de la côte Pacifique et producteurs de fruits, qui en bénéficient. Chaque communauté vend ses produits dans celle de l’autre département et achète ceux issus de l’autre communauté, cet échange leur permettant à la fois de vendre leur production sur un nouveau marché et à un meilleur prix, et de pouvoir acheter des produits venus d’ailleurs et moins chers que sur le marché traditionnel.

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Ces diverses initiatives concrètes témoignent de la vigueur du mouvement du commerce alternatif, qui, à en croire ses représentants, n’en est encore qu’à ses débuts, bien que déjà relativement présent dans le paysage centro-américain: en 2010, le réseau CAUSA-RELACC estimait que près de 50 000 familles formaient sa base sociale. 50 000 familles: cela représente davantage d’habitants que n’en compte le Belize, un pays voisin! Il faut donc croire que le vent du changement qui souffle sur le continent trouve son origine avant tout à la base, chez les petits producteurs et les artisans qui s’activent, incessamment, en quête de conditions de travail dignes, d’une meilleure rémunération et d’une meilleure qualité de vie.