Avec les années, j’ai appris que chaque séjour à l’étranger me surprend avec un apprentissage, que ce soit à travers des découvertes, des émerveillements ou des chocs. J’ai appris aussi que peu importe comment je me prépare, jamais je peux anticiper quel sera cet apprentissage.

À mi-chemin du mandat, mon apprentissage majeur est ma perception du statut de Femme, le mien comme celui des autres. Et la voie de cette prise de conscience ? Le choc. Le gros choc.

Je connaissais bien l’Amérique latine et le machisme qui y règne parfois. J’étais prête à m’y lancer, en acceptant la réalité qu’en tant que femme visiblement étrangère, que j’allais sans doute avoir à faire face à une attention inhabituelle, selon mes références québécoises. Prête ou pas prête, après 3 mois de vie au nord du Pérou, j’ai complètement craqué. Un textbook case de la phase de crise du cycle du choc culturel. Ce qui a commencé par une petite irritation, du fait que je me faisais souvent siffler, que les hommes me donnent de becs (à distance tout de même) dans les rues ou de sentir des regards réellement pervers se poser sur moi, s’est transformé en une véritable frustration. Plus envie de sortir de chez moi pour m’éviter la rage que m’engendraient ces catcalls incessants. Frustration croissante due au fait que je me suis mise à changer de rue selon les hommes qui y passaient par hasard, à modifier mon itinéraire de marche pour éviter le garage au coin de chez moi, à modifier mon habillement quand je vais m’entraîner, d’entendre certaines comparses perpétuer elles-mêmes ce machisme.

Pour la première fois de ma vie, j’avais l’impression d’être devenue une vulgaire pièce de viande, qu’à force de me faire traiter comme un animal que je perdais justement un peu de mon humanité. Je n’étais plus une femme, j’étais devenu un objet. Pour la première fois, je changeais consciemment mes comportements simplement parce que je suis une femme. Le choc je vous dis.

Et puis un beau jour, pendant que je prenais tout bonnement une petite pause sur le campus universitaire où je travaille, un groupe de jeunes hommes m’a sifflé à mon passage. J’ai explosé. Ils avaient violé mon environnement de travail qui jusqu’à présent était un endroit où j’étais en paix. La goutte qui a fait débordé le vase. Je ne suis pas fière de ma réaction cette journée où j’ai oublié toutes mes bonnes manières. Je vous épargne les détails peu glorieux. Ce jour-là, j’ai touché le fond, à deux doigts de plier bagage et rentrer à la maison.

Ensuite, je me suis rappelé le pourquoi de ma présence au Pérou. J’y suis coopérante volontaire pour UNITERRA et un point d’action central du programme est l’égalité homme-femme. Alors, en soi, j’ai été envoyée ici pour justement travailler à l’amélioration de la condition féminine face au machisme qui se vit ici. J’ai donc senti un devoir de rester et d’apprendre à calmement gérer cette situation, bien au-delà de mon inconfort personnel.

J’ai ensuite commencé à réellement observer la situation, à poser des questions et à être plus attentive aux témoignages conscients ou inconscients qui m’entouraient. J’ai vite réalisé que d’endurer des catcalls pendant un an, bien qu’exacerbés par mon statut physique d’étrangère, c’était bien peu comparativement à une vie entière à vivre ces agressions quotidiennes. Et là je ne touche même pas les thèmes d’abus conjugal, d’agressions, de mépris social, et j’en passe.

La rage a tranquillement fait place la une prise de conscience. Peu à peu, j’ai cessé d’être si émotive et d’enfin avoir des conversations posées avec collègues et amis sur le sujet. Et il ne faut jamais minimiser le pouvoir d’une conversation. Je sens des changements dans le discours de certaines personnes, je vois comme une petite victoire tout allusion à une remise en question aux différentes formes de machisme qui nous entourent. J’ai appris à parler calmement et à protester pacifiquement contre les hommes qui m’abordent dans les rues. J’ai accepté de faire des concessions sur ma liberté, question de gérer le quotidien. Il faut choisir ses batailles.

Mais surtout, j’ai pris conscience de ce que ça peu signifier d’être femme dans le monde, et ce que ça signifie pour moi. J’aime la vie que je mène au Québec de tout mon cœur, parce que je m’y sens libre d’être qui je veux, indépendamment de mon sexe. J’ai été gâtée par cette vie et je crois que c’est pour ça que j’ai vécu un si grand choc quand cette liberté m’a été enlevée du jour au lendemain. Ok, vous ne me verrez pas aller protester seins nus pour Femen, mais plus jamais je ne serai indifférente aux discours féministes, blasée par mes acquis, je ne m’empêcherai plus jamais de discuter des drames vécus ici où ailleurs pour éviter des malaises et je me tiendrai la tête haute, sans gêne ni crainte en marchant devant un chantier de construction ou garage. Même à mi-chemin du mandat, je sais que je ne suis plus la même femme que celle qui est arrivée au Pérou il n’y a pas si longtemps.

Trucs, conseils, et témoignages de collègues volontaires, amis, ou public général sont réellement les bienvenus. J’aimerais bien savoir comment vous faites face à de telles situations et comment vous vous travaillez pour l’atteinte de l’égalité homme-femme.

Je tiens ici à faire une mention spéciale à Daniel Moreno, qui écrit pour le blog mexicain Animal Político pour son excellent texte : Este texto es solo para hombres, et par le fait même, à mon cher coloc qui m’a si gentiment écouté, compris et soutenu.

Bon. Voilà. C’est dit.