Montréal, début 2007. Je viens de terminer une réunion au CECI et monte à bord du bus 97, en même temps qu’un gars de mon âge que j’ai croisé durant la journée dans les bureaux de l’organisme de coopération internationale. Ma curiosité me pousse à lui demander d’où il vient et ce qu’il fait au CECI, devinant que nous sommes compatriotes. Même si c’était en 2007, on était quand même sur la 97, direction le Plateau! Sans le savoir, cette rencontre avec Antoine, qui travaillait alors au CECI tandis que j’évoluais à l’AQOCI, sera le point de départ d’une grande amitié, née de notre intérêt commun pour la coopération internationale. La dernière fois que nous nous sommes croisés, cet été, j’ai réalisé qu’Antoine et sa famille étaient sur le point d’accomplir un double record dans le cadre du programme de coopération volontaire Uniterra : celui de la première famille à être partie dans les trois continents où intervient le programme, en plus d’avoir connu les trois différentes phases du programme! J’ai pensé que cette histoire valait le détour, j’ai décidé de l’écrire et de vous présenter ici les fabuleuses aventures de la famille Jaujou!

Programme Uniterra – Phase 1. Afrique. Burkina Faso (1 an)

Quand je rejoins moi-même les rangs du CECI fin août 2008, j’apprends qu’Antoine est en train de réaliser un mandat de coopérant volontaire au Burkina Faso, un pays dont j’entends parler à longueur de journée du fait de la forte implication du CECI dans la filière karité. Antoine fournit d’ailleurs ses conseils à l’UGPPK, connue aujourd’hui sous le nom de Fédération Nununa, qui rassemble des milliers de productrices de beurre de karité. Son objectif de mandat était d’améliorer la gestion organisationnelle de l’UGPPK et d’une autre coopérative, l’UCOBAM. À son retour au bureau montréalais du CECI, quelques mois plus tard, j’apprendrai que sa conjointe Géraldine réalisait elle aussi un mandat avec l’UGPPK dans le cadre du programme Uniterra, en tant que Conseillère en commercialisation, après avoir initialement accompagné et formé des jeunes mères à faire des savons dans un centre de réinsertion, le Centre Carmen Kisito.

Je me rappellerai toujours de cet enthousiasme contagieux avec lequel Antoine me parlait de son expérience au Burkina et en particulier du trombinoscope qu’il réalisa à partir des portraits de plusieurs centaines de productrices, photos en plan américain et données à l’appui pour chacune d’entre elles! A travers cet exemple et tous les autres outils qu’il avait développé, je saisis alors toute la rigueur, la minutie, le professionnalisme qu’il investissait dans chacune de ses entreprises. Rapidement, je fis la connaissance de Géraldine, qui parlait le même langage que moi des communications et du marketing, et grâce à laquelle je pus comprendre la réalité des productrices de karité et des enjeux de commercialisation tant au niveau local, régional qu’international. Au-delà de ces riches conversations d’ordre professionnel, j’appris à les connaître davantage dans la sphère privée, avec un Antoine passionné qui ne manquait jamais une occasion de vanter les mérites du Pays basque et de son Hendaye natal!

Géraldine et des femmes productrices, sur un point de vente de beurre de karité.
Antoine et des enfants de Léo, au Burkina Faso ; il aurait sûrement préféré jouer au rugby avec eux, peut-être a-t-il tenté d’en enseigner les rudiments à partir d’un ballon rond?

Programme Uniterra – Phase 2. Amérique latine. Guatemala (2 ans)

Après avoir réalisé ma première longue expérience de coopération volontaire au Guatemala, en 2010-11, je retournai à mon tour au CECI à Montréal et fis la promotion du formidable pays que j’avais eu tout le loisir de découvrir à travers mon mandat de Conseiller en communication. Antoine et Géraldine, victimes de cette même piqûre du voyage qui affecte une large proportion des personnes évoluant dans notre milieu, caressaient l’idée de « retourner sur le terrain », une expression typique issue de notre jargon d’ONG, pour dire qu’on ne tient plus en place et qu’on désire ardemment vivre une nouvelle expérience de coopération internationale! Entre-temps, la famille Jaujou s’était agrandie, le nombre de ses membres avait même doublé, avec les naissances d’Emma et de Matis.

La famille Jaujou version latina, photo prise lors de nos retrouvailles à La Antigua Guatemala, septembre 2013.

Si l’idée de l’Amérique latine trottait dans leur tête, la destination finale restait à préciser et malgré les problèmes de violence touchant le Guatemala, je parvins à les convaincre de s’y installer avec leurs enfants. A leur arrivée en septembre 2012, Emma avait 3 ans et Matis seulement 16 mois. S’il ne fait nul doute que les mandats respectifs des parents furent couronnés de succès, l’un des principaux résultats fut l’excellente adaptation de leurs enfants dans ce nouveau pays! À tel point qu’à leur départ deux ans plus tard, Matis ne parlait presque plus français et s’exprimait en parfait « chapin », terme familier et affectueux attribué aux habitants du Guatemala et à la tournure de leur castillan. J’eus la chance de les côtoyer fréquemment durant toute leur dernière année au pays de l’éternel printemps, y travaillant de nouveau dans le cadre d’un projet de prévention de la violence. Je crois pouvoir dire que notre amitié prit un nouveau tournant dans ce contexte, grâce aux nombreuses fins de semaine passées ensemble et au fait d’évoluer dans le même environnement.

Géraldine se fait enseigner les techniques du métier à tisser par des femmes artisanes Mayas Kaqchiquels, affiliées à l’association Aj Quen au Guatemala ; cette photo de Michel Huneault saisit un moment unique qui reflète toute la beauté de la coopération volontaire.

Le hasard ou plutôt la programmation d’Uniterra voulut que Géraldine travailla auprès de deux des partenaires à qui j’avais prêté main forte deux ans plus tôt, Aj Quen et le Centre de liaison des petits producteurs (CEPP), des organisations évoluant dans le cadre du commerce équitable. Entre autres réalisations, Géraldine créa un jeu des 7 familles basé sur des valeurs de justice sociale et environnementale, elle organisa la Foire nationale de commerce équitable et mit en place une campagne de promotion des produits locaux. Antoine eut pour sa part la lourde tâche de renforcer les capacités de développement de l’ensemble des partenaires du programme Uniterra, d’améliorer leur gestion organisationnelle, et contribua grandement à la planification et la mise en œuvre de trois projets d’envergure : l’un en soutien aux cultivateurs de cardamome, le second visant la création d’activités génératrices de revenus pour des communautés affectées par un barrage hydroélectrique, et le troisième pour améliorer la qualité de l’eau et de l’assainissement autour du lac Atitlán. Ces trois projets sont toujours au cœur de la programmation du CECI au Guatemala et plusieurs volontaires Uniterra y contribuent encore actuellement.

Antoine échangeant avec un agriculteur guatémaltèque : la passion de la coopération volontaire, c’est aussi et avant tout d’aller à la découverte de l’autre, saisir sa réalité.

Programme Uniterra – Phase 3. Asie. Népal (1 an)

Après cette tranche de vie au Guatemala, les Jaujou aspirèrent  à se rapprocher de leur famille et de leurs amis, ils retournèrent donc en France et bien sûr au Pays basque, afin d’écrire un nouveau chapitre de leur existence. Pourtant, quelques mois après leur grand retour en Europe et malgré l’énorme satisfaction de vivre entourés de leurs proches, ils en vinrent certainement à la conclusion qu’il leur manquait un continent dans leur grand puzzle (ou « casse-tête » au Québec, mais l’auteur trouve que le terme ne convient pas ici, sauf pour la logistique qui entoure chacun des départs et arrivées dans un nouveau pays!). C’est ainsi qu’ils entreprirent de nouvelles démarches pour partir au Népal, où ils débarquèrent fin août 2016, après être repassés par la case Montréal et avoir découvert les nouveautés de la troisième phase du programme Uniterra, en plus d’en profiter pour revoir leurs amis et leurs anciens collègues.

Aujourd’hui basés à Katmandou, les enfants Jaujou s’adaptent à leur école et leur nouvel environnement, tandis que leurs parents fournissent de nouveau leurs services, cette fois dans la langue de Shakespeare, après avoir laissé derrière eux celles de Cervantès et de Molière. Nos deux polyglottes travaillent respectivement auprès de la FWEAN, la Fédération des associations de femmes entrepreneures du Népal, et du CTEVT, le Conseil pour l’enseignement technique et la formation professionnelle, l’une comme Conseillère en communication et commercialisation, le second comme Conseiller en recherche et système de gestion de l’information. S’il est encore trop tôt pour parler de résultats, il est certain qu’avec toute leur expérience comme coopérants volontaires, ils apporteront énormément à leurs organisations et contribueront à l’insertion des femmes et des jeunes dans le marché du travail népalais. Je leur souhaite pour ma part de continuer à y trouver l’enrichissement personnel, la satisfaction professionnelle et le bonheur familial qui les ont accompagnés durant toutes ces années de coopération internationale.

Emma et Matis Jaujou, en pleine découverte de leur nouvel environnement népalais. Avec la capacité d’adaptation dont ils font déjà preuve, on a de quoi se demander s’ils n’ont pas déjà la piqûre de la coopération internationale!